Carré de sable

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Vers l’enclume 

J’ai encore des réflexes de pèlerin. C’est toujours d’abord l’horizon qui me fait avancer.

Aujourd’hui, j’ai roulé 400 miles vers une enclume sans jamais rejoindre son orage. Subsiste toujours cet(te) espace insécable qui me sépare du réel et de ses mots. À croire que je suis (être/suivre) le monde, mais toujours à distance.


Des fois, on dirait que mon mémoire de maîtrise se réécrit de lui-même derrière le pare-brise du camion. 

Cour de triage 

Le soleil se lève sur une cour de triage. J’espère le prochain train qui viendra brasser l’air sirupeux du stationnement sur son passage. Qui en soufflera peut-être un peu dans le camion.

Dans l’humidité crayeuse et les poussières industrielles, on croirait que le soleil a bu la lumière du lampadaire.

Ondes courtes 

Dans un parc du Nebraska, deux hommes, un pitbull, une radio à ondes courtes et une série de mots disparates faisant sans doute office de code.

J’ai pas posé de questions.

entre deux chiffres

Je nous revois entre deux chiffres. Tu viens de vider un bol de céréales vite fait dans le cru de l’après-midi, et moi je baille déjà, la main gauche toujours à huit heures sur la roue. 

Ma nuit s’en vient, elle sera là bien avant que le soleil ne se couche.

Tes draps ne sont déjà plus sur la couchette, tu viens me rejoindre à l’avant. Tu me parles de vitesse et de motos, dans une langue que je ne connais qu’à moitié. Je te dis que tes histoires de fou ne trouveraient pas leur place dans les pages d’un même roman, que personne n’y croirait. Je te trouve drôle, on rit beaucoup. Je ris plus que toi. Ça te relance pour une autre des anecdotes qui paillettent la trame de ton passé. 

Quand je regarde derrière, moi, je ne vois pas grand-chose de plus qu’une bibliothèque. Des livres et de la poussière. 

J’y repense, j’ai mal aux joues, encore. Je m’ennuierai de tes histoires de conteur qui s’ignore. 

Je nous revois, côte à côte à 101 km/heure. Nous passons une rivière, tu me parles de poissons et de pêche dans une langue que je comprends déjà un peu mieux, que j’ai déjà parlée.

Tes prises se colorent derrière mes yeux, je retiens leurs noms, reconnais leur odeur, la façon dont elles glissent dans les mains, le noir de l’eau douce d’où elles sont sorties. 

Je nous revois, t’entends presque encore. Ton récit du combat d’un achigan. Tu m’as donné l’envie d’y revenir. C’est pour demain matin.

Ce soir, je repense à toi. Me dis que tu ne sauras jamais l’impact que tu auras eu sur ma vie. 

Ce soir, je repense à ton visage allumé de garçon de 50 ans. Mes doigts d’écrivain s’emmêlent dans le fil que tu m’as conseillé d’acheter. 

Vient l’idée que les tiens, solides et boudinés, auraient enfilé ce nerf dans les œillets de la canne avec beaucoup plus d’aisance.

Demain, je ne lèverai probablement pas d’achigans. Je n’ai jamais été bon pêcheur. Mais je me serai mis les pieds dans l’eau. Et j’aurai bu L’Assomption par les oreilles jusqu’à m’en saouler. Et je serai ailleurs. 

Les hommes qui ne se savent pas épiés

Passer tout l’après-midi dans l’air frigorifique d’un entrepôt planté à l’ombre crue des murs de la frontière mexicaine. Y admirer le ballet fascinant des hommes d’entrepôt. Leur corps d’une souplesse surprenante ondulant sur leur jigger électrique dans la savante cacophonie des klaxons. Rare moment de grâce dans la journée d’un camionneur. Personne ne semblait remarquer la beauté fluide de leurs déplacements, leur bouleversante concentration. Fabuleux spectacle des hommes qui ne se savent pas épiés, sans cesse redéfini, réinventé, recalculé.

Je suis privilégié.

Des nids de doutes


Un soleil blanc déverse son voyage de lumière en poudre dans le désert de l’Arizona. Je prends tout ce que je peux de ce qui m’éclabousse avant qu’il ne fasse trop chaud. 

Ma nuit à été lourde même si on voyageait alège. Il n’y a pas que l’écriture qui met des nids de doute sur le chemin, c’est certain. Sauf que la lumière des matins de cendres bleues fait les ombres plus nettes, plus faciles à reconnaître.

Peut-être que la réponse était là. J’étais bâti sur ce frame-là. J’aurais toujours dû me lever avant l’aube.  

ta pierre-silence

lame en peaux de yeux dans notre territoire

il y a longtemps que nous avons tiré la chasse de nos réserves

tu as mon dos croche plein les yeux: ça fait des courbes dans nos vies

ce sont mes omoplates arc-en-ciel chair qui appellent un chaman et son feu
nos corps fibreux amphibies frileux dans le tourbillon des fibrillations d’ailes de sphinx deviennent de l’eau dans l’air, blancs, nocturnes et amers

pffft 

pffft 

je t’ai retrouvé dans l’échange des fluides entre les chambres ventriculaires, seul comme moi au milieu d’un passage où je ne me cherchais plus, au moment où nous avons cessé de vouloir dire 

j’ai entendu ton plus beau prêche, de silences scandés, montés en alcôves parfaites où fermer les yeux 

j’ai touché ton corps comme un mur de lamentations 

puis j’ai écrit mon nom sur ta pierre, ma date de naissance; un jour, nous serons morts en même temps, ton mur froid et moi 

ta pierre-silence pour ma persistance 

U-Bolt

le gars s’est levé
trois heures et demie, le gars s’est levé
est sorti du truck

Le véhicule n’est pas affaissé, les roues sont bien parallèles sinon: majeure. Les feux de position, les phares de jour, les feux de détresse fonctionnent sinon: un par ensemble, mineure, chaque ensemble, majeure.

y’était juste pu capable
de stagner dans le silence
de suer l’actualité des autres jusqu’à se noyer
de voir cligner des yeux leurs succès
de poupées aux longs cils
de chiots intrigants
de mauvaises séductrices

y’était
juste pu capable
fallait
partir
avant le matin
avant que le jour ne vienne hurler sa lumière
sur le cru de ce qu’il avait peur de voir

Les miroirs sont bien arrimés, reflètent bien, sinon: mineure.

y voulait
pu de phrases en CAPS LOCK
y voulait ni mineures, ni majeures pour l’empêcher de partir
plus jamais de ces vers éthérés
de cette poésie qui cherche à recréer le dieu même qu’elle renie pour se crucifier avec lui
sur les croix blanches de Las Cruces

Courroie souple, sans fissures, bien en place, sinon: majeure. Longeron pas cassé, pas fissuré, sinon: majeure.

ce qu’il veut:
un poème-geste
un mouvement dans l’eau
une lumière incertaine dans la nuit américaine
un écrit rampé parmi les vers
là où c’est sale

Amortisseur pas cassé, ne coule pas sinon: mineure. Lames, supports de lames, U-Bolt, pas cassés, pas fissurés, sinon: majeure.

on sait pas pourquoi y’a continué à dire U-Bolt
c’est une sorte de boulon en U
ça tient le camion aux lames de suspension
autant dire que ça tient le camion sur la route
que ça tient le monde, à quelque part, attaché à sa vie
alors il lui a laissé ses majuscules, à lui
y l’appelle par son nom
U-Bolt
son dernier dieu de métal

Jante pas cassée, pas fissurée, sinon: majeure. Flancs de pneu de direction, intérieur, extérieur, pas fissuré, pas ballouné, sinon: majeure.

y veut pu
de mots spectacles endimanchés
vêtus de pourpre et excités

the show must be done, a dit le gars
la parade est finie
the show must be done

Aucune usure anormale de la semelle, aucune crevaison, aucun corps étranger pouvant causer une crevaison, rien qui peut entrer en contact avec la roue sinon: majeure.

y veut: un poème quête
des mots impulsifs
y veut: être sans dôme, s’il fixe, toujours avancer
y veut demander ce qui s’écrit pas
à ceux qui parlent pas
un coup de pied dans les bouteilles
la peur des aigles
les ablutions vite faites dans les toilettes
pour contenter un dieu U-Bolt mangé par la rouille
qui leur tient le corps écroué à l’Amérique

Les boulons sont tous bien en place et bien serrés sinon: majeure.

et un autre pas
même hésitant
même long à poser
même dangereux
un autre pas

celui qui brise
celui qui saigne
celui qui arrête ça là

Je marche. Je fais le tour du camion.

Niveau d’huile adéquat, sinon mineur. Huile de transmission satisfaisant les normes du constructeur, sinon: mineure.

y veut réapprendre à se couler dans sa vie
chercher les fentes
pour toucher le fond ou s’évaporer

La colonne de direction est solidement attachée, tourne bien, ne présente aucune faiblesse apparente sinon: majeure.

envie de creuser des mots qu’on connaît déjà
comme des tombes de cowboys
dans le désert, pas loin de Reno
avant les premières salves du dimanche
entre les douilles vides
les vieilles tévés
les couches souillées
les lièvres effrayés
les pierres poreuses
envie de creuser des mots qu’on connaît déjà
qu’on répète sans cesse
avant les 33 coups de fusils qui retentissent, là

Longeron pas cassé, pas fissuré, sinon: majeure. Amortisseur pas cassé, ne coule pas sinon: mineure. Lames, supports de lames, U-Bolt, pas cassés, pas fissurés, sinon: majeure.

y veut
sentir du doigt se buriner dans le roc du réel
des strophes arides
chargées
solides
qui feraient le poids maximal
entre ses mains, 80 000 livres
12 heures par jour
ne plus être, ne plus faire que ça

y veut
une poésie d’éveil difficile
de jeunesse saoule au matin
de crânes de vache
de chauffards inconcsients
entre ses mains, 80 000 livres qui peuvent tout écraser

Aucune usure anormale de la semelle, aucune crevaison, aucun corps étranger pouvant causer une crevaison, rien qui peut entrer en contact avec ma roue sinon: majeure.

y veut
du bruit, du mouvement
des mots Jacob qui grondent dans les pentes
comme quand on se retient de dire
des mots graisseux
des mots qui sentent le fioule
des mots dans toutes les langues américaines
mal mâchés, emboutis, mal compris

Et puis encore, le longeron. Et puis la sellette, la mâchoire, la pine, le plateau, les boulons d’attache. Les assiettes, ballons de suspension, supports de ballons. Toute la ferraille qui se tient.

un mot pour chaque morceau
un morceau pour chaque mot
c’est ce qu’y veut
un mot pour chaque morceau
un morceau pour chaque mot
et tout ça pour un seul mot

le mot: départ

le mot: route

le mot: distance

le mot: milage

le mot: cash

que le verbe devienne bougé
que le verbe devienne marché
mouvement, échange
s’arrache au territoire
se fasse constamment
sans qu’on y pense
pour qu’on y pense

the show must be done
la parade est finie
ma lecture aussi
the show must be done

 

 

Ce texte a été lu publiquement le 28 mai 2016 sur la scène de l’Auberge de l’Île-du-Repos (Sainte-Monique, Lac-Saint-Jean, Québec) dans le cadre de l’événement organisé pour souligner le 10e anniversaire de la maison d’édition La Peuplade.