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Good morning, sunshine 

Quand elle m’a dit Good morning, sunshine, je sais bien que je n’avais pas l’air d’un rayon de soleil. Et je sais bien qu’elle le savait aussi. 

Mais tandis que j’avais affaire avec un urinoir et que Boy George cherchait en vain de l’écho contre le carrelage de la salle de toilette, je savourais encore le même instant, ce Good morning, sunshine qui m’avait fait tant de bien. Elle avait terminé ces salutations matinales d’un sourire qui l’avait rendue belle, qui aurait rendue belle n’importe quelle femme. 


Et quand est venu le temps de me payer un café, au moment de déposer de la monnaie dans ma paume: Have a lovely day, avec toujours le même sourire. J’aurais voulu lui dire que si j’avais un lovely day, elle n’y serait sans doute pas étrangère.

Les femmes des truckstops nous font tellement de bien. Quand elles font semblant de nous trouver beaux, sympathiques, drôles. Quand elles s’amusent de nous savoir canadiens et qu’elles essaient de prononcer nos noms francophones. Elles remettent un peu d’humanité dans nos journées.

Les femmes des truckstops ne savent sans doute pas à quel point elles nous font du bien. 

Ou peut-être qu’elles le savent. Ce serait correct aussi. 

S’habituer à ne pas exister

Petit matin dans un truckstop de la Californie. Ma journée est commencée depuis plus de trois heures et le soleil n’est même pas proche de se lever. 

J’attends un chargement de laitue depuis hier matin, laitue qui ne sera finalement cueillie qu’un peu plus tard ce matin. En attendant, j’ai trouvé refuge dans le fond d’un Subway vide. Du moins, jusqu’à ce que la lumière du jour me permette d’aller marcher. Les chaises sont toutes sur les tables depuis que je suis arrivé. On a sans doute lavé le plancher cette nuit. Ce matin. Je ne sais plus.


Dans mon dos, un camionneur vient parfois se faire préparer un sous-marin. Si le gars du resto l’accueille d’un good morning enthousiaste, il se fait répondre presque invariablement par son client que sa journée de travail est plutôt sur le point de se terminer. I realy hate these words, « good morning »! 

Le plus drôle, c’est que moi, je passe mes journées à dire le dire, good morning, quand on est en Californie.

J’aime assez l’ambiance de mon refuge. J’ai troqué le grondement du reefer de la remorque pour celui des frigos du resto et les conversations convenues au comptoir, en anglais et en espagnol. 

Je m’habitue à passer inaperçu, à être oublié dans le décor. Étrange comme je me sens plus « au monde » et en même temps, dans une sorte de décalage constant, depuis que j’ai commencé à prendre la route.

Je lis. J’écris. Je suis enfin le témoin du monde que j’ai toujours voulu devenir.

L’expression « S’habituer à ne pas exister » est tirée du livre Machine God, de Jean-Jacques Pelletier.

Cour de triage 

Le soleil se lève sur une cour de triage. J’espère le prochain train qui viendra brasser l’air sirupeux du stationnement sur son passage. Qui en soufflera peut-être un peu dans le camion.

Dans l’humidité crayeuse et les poussières industrielles, on croirait que le soleil a bu la lumière du lampadaire.

Ondes courtes 

Dans un parc du Nebraska, deux hommes, un pitbull, une radio à ondes courtes et une série de mots disparates faisant sans doute office de code.

J’ai pas posé de questions.