Coyotes

coyotes

vos peaux chiennes au bord du chemin 

vos têtes dédouanées de l’urgence de la chasse

gueulent

sans 

hurlements 

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Siffler

Le sifflotement matinal d’un cariste latino trouve des échos métalliques sous le préau de l’entrepôt. L’homme prépare les caisses vides de ta cargaison qui attend encore d’être cueillie au champ. Sa journée commence alors que la tienne est déjà trop longue. 

Tu serres les lèvres pour souffler trois notes discrètes, étouffées, maladroites. Puis tu pouffes de rire, tout seul dans ton camion.
Siffler est un art. 

Le bonheur aussi.

Tu maîtrises au moins l’un des deux.

Le ventre creux de l’Amérique

Beaucoup de gens dans mon entourage virtuel se moquent de Trump. Mais quand on tâte le ventre creux de l’Amérique, quand on lui fouille sans cesse les profondeurs, on vient qu’à sentir ce qui ne s’explique pas dans les médias. C’est ce qui chatouille du dedans. Ce qui brûle le chapelet des tripes. À quelque part entre la peur et le rêve. Entre le désir et la haine.L’Amérique peut tout à fait se Trumper. Ce qui se cache au fond d’elle de plus sombre et discret est prêt à faire l’erreur – et à l’assumer. Tous les jours j’en vois des signes. Une pancarte, un autocollant, l’attention que suscite son passage à l’écran des télévisions publiques… Et perdu dans le coin d’une fenêtre, à la devanture d’un commerce ordinaire, une discrète affichette: « The silent majority stands with Trump ». 

Lire ça et avoir la nausée.

Le candidat républicain promet une nouvelle gloire pour l’Empire américain. Ils ne le diront pas tous, mais nos voisins du continent sont nombreux à en rêver. L’ambition de la grandeur et la quête du pouvoir à bien plus souvent secoué l’humanité que l’amour de son prochain…

Moi, de Trump, j’en ai peur. Et plus on en rit, plus j’en ai peur. Ce n’est pas un triste clown, ni une anecdote sans conséquence. C’est un homme riche, assoiffé de pouvoir, sûr de ses moyens et qui montre une chirurgicale maîtrise de l’impact des communications. Il est dangereux.  

J’ai peur de Trump comme j’ai de toute façon peur de « l’Homme ». Parce qu’il est toujours capable du pire, l’Homme. Et chaque jour il trouve une nouvelle façon plus effrayante de nous le prouver. 

J’espère que ma lecture est fausse. Mais je ne serais pas surpris que l’Amérique soit, encore une fois, capable du pire.

Premier french


J’ai repris la roue à quelque part dans le décor d’un frisson. Les premiers miles m’ont roulé sur le corps comme si la fin de semaine avait voulu continuer entre les lignes.

C’était comme un jour de premier french.

Les troncs

Trois garçons jouent dans l’eau. Ils avaient prévu le coup: bottes de caoutchouc et pantalons imperméables. Ils sortent du fleuve des restes de troncs, mangés par le sel, imbibés par l’eau. Ils s’inventent des cadavres impossibles.

Ils m’ont fait rire. Ça m’a fait du bien. 

C’est un peu mon corps qu’ils ont ramené à terre.

Good morning, sunshine 

Quand elle m’a dit Good morning, sunshine, je sais bien que je n’avais pas l’air d’un rayon de soleil. Et je sais bien qu’elle le savait aussi. 

Mais tandis que j’avais affaire avec un urinoir et que Boy George cherchait en vain de l’écho contre le carrelage de la salle de toilette, je savourais encore le même instant, ce Good morning, sunshine qui m’avait fait tant de bien. Elle avait terminé ces salutations matinales d’un sourire qui l’avait rendue belle, qui aurait rendue belle n’importe quelle femme. 


Et quand est venu le temps de me payer un café, au moment de déposer de la monnaie dans ma paume: Have a lovely day, avec toujours le même sourire. J’aurais voulu lui dire que si j’avais un lovely day, elle n’y serait sans doute pas étrangère.

Les femmes des truckstops nous font tellement de bien. Quand elles font semblant de nous trouver beaux, sympathiques, drôles. Quand elles s’amusent de nous savoir canadiens et qu’elles essaient de prononcer nos noms francophones. Elles remettent un peu d’humanité dans nos journées.

Les femmes des truckstops ne savent sans doute pas à quel point elles nous font du bien. 

Ou peut-être qu’elles le savent. Ce serait correct aussi. 

S’habituer à ne pas exister

Petit matin dans un truckstop de la Californie. Ma journée est commencée depuis plus de trois heures et le soleil n’est même pas proche de se lever. 

J’attends un chargement de laitue depuis hier matin, laitue qui ne sera finalement cueillie qu’un peu plus tard ce matin. En attendant, j’ai trouvé refuge dans le fond d’un Subway vide. Du moins, jusqu’à ce que la lumière du jour me permette d’aller marcher. Les chaises sont toutes sur les tables depuis que je suis arrivé. On a sans doute lavé le plancher cette nuit. Ce matin. Je ne sais plus.


Dans mon dos, un camionneur vient parfois se faire préparer un sous-marin. Si le gars du resto l’accueille d’un good morning enthousiaste, il se fait répondre presque invariablement par son client que sa journée de travail est plutôt sur le point de se terminer. I realy hate these words, « good morning »! 

Le plus drôle, c’est que moi, je passe mes journées à dire le dire, good morning, quand on est en Californie.

J’aime assez l’ambiance de mon refuge. J’ai troqué le grondement du reefer de la remorque pour celui des frigos du resto et les conversations convenues au comptoir, en anglais et en espagnol. 

Je m’habitue à passer inaperçu, à être oublié dans le décor. Étrange comme je me sens plus « au monde » et en même temps, dans une sorte de décalage constant, depuis que j’ai commencé à prendre la route.

Je lis. J’écris. Je suis enfin le témoin du monde que j’ai toujours voulu devenir.

L’expression « S’habituer à ne pas exister » est tirée du livre Machine God, de Jean-Jacques Pelletier.